Blogue série APFEA : Épisode 4

Par Tanya Eichler

Un plaidoyer pour l’inconfort

J’ai commencé à travailler auprès d’enfants ayant des besoins complexes il y a plus de 25 ans. Au fil du temps, une même réflexion est revenue sans cesse :

Notre société valorise la commodité et l’efficacité. Nous attendons des réponses et des résultats immédiats. On le voit dans les petits moments du quotidien : lorsqu’un ordinateur ralentit ou quand le son met quelques secondes à se connecter sur Zoom. Le stress et la frustration montent vite. Avez-vous déjà attendu quelques minutes de plus au service à l’auto, pour finalement recevoir une commande erronée? Rien que d’y penser peut susciter impatience, frustration et colère.

Il est facile de comprendre pourquoi notre société accorde autant de valeur à l’efficacité et à la commodité. En apparence, elles font gagner du temps et de l’argent. Attendre est difficile. Nous aspirons à des vies bien rangées, fluides, sans résistance. Dans les cultures occidentales eurocentrées, le travail acharné, l’orientation vers les objectifs et l’évitement du gaspillage sont souvent perçus comme des impératifs moraux. L’efficacité devient une vertu; l’inefficacité, un défaut.

Et pourtant, de façon assez ironique, les êtres humains ne sont pas conçus pour être efficaces — pas plus que les relations. En réalité, notre obsession de l’efficacité génère souvent stress, frustration et intolérance. Elle fragilise les relations et nuit à la qualité des services.

Pensons à trois dimensions profondément peu “efficaces” de la vie : les émotions, les enjeux de santé mentale et les incapacités. Elles sont souvent perçues comme dérangeantes, parce qu’elles semblent freiner le bon déroulement des choses. Même si on ne le dit pas toujours aussi clairement, notre réticence à faire de la place aux émotions ou aux incapacités vient souvent du temps et des ressources qu’elles demandent.

Dans mon travail autour de l’APFEA (agression envers la famille et les personnes proches aidantes durant l’enfance et l’adolescence), les traumatismes, la santé mentale et les incapacités sont étroitement liés à la réalité d’enfants qui utilisent l’agressivité lorsqu’ils sont submergés par leurs émotions. Les familles qui cherchent de l’aide se retrouvent souvent devant des systèmes pensés d’abord en fonction de l’efficacité et de la commodité — pour les organismes et les intervenant·es, plutôt que pour les familles. Cela peut sembler logique dans un contexte de ressources limitées, mais cela ne permet pas de répondre réellement aux besoins extraordinaires et complexes de ces enfants.

Quand les programmes sont conçus autour de l’efficacité, ils prévoient rarement suffisamment de temps ou de ressources pour accueillir la complexité de façon adéquate. On coupe alors dans les coins, et on oblige les familles à démontrer encore et encore leurs besoins à travers une quantité importante de formulaires et de démarches. Les services sont souvent offerts selon les contraintes de l’organisme, et non selon la réalité des familles. Résultat : les personnes ayant des besoins complexes passent fréquemment entre les mailles du filet.

Demander des exceptions est, en soi, profondément inconfortable pour tout le monde. Les familles se sentent souvent honteuses, presque désolées de devoir demander davantage. De leur côté, les prestataires de services peuvent ressentir de la frustration face à ces demandes supplémentaires. Cette dynamique nourrit la condescendance et le rejet, laissant les personnes proches aidantes épuisées, découragées, et confrontées à une nouvelle porte fermée.

Les personnes proches aidantes d’enfants ayant des besoins particuliers ressentent elles aussi cette pression sociale vers l’efficacité. Élever un enfant, quel qu’il soit, représente déjà un défi. Mais lorsqu’un enfant vit avec des traumatismes ou une neurodivergence, cela demande encore plus de temps, de patience et de compréhension.

Ces besoins viennent souvent bousculer les tentatives de maintenir une vie bien ordonnée, et ils s’accompagnent fréquemment de coûts financiers importants. Beaucoup de parents voient leur trajectoire professionnelle freinée par la multiplication des rendez-vous, des rencontres et des démarches.

J’ai voulu écrire sur ce sujet parce que je crois que nous passons souvent à côté d’un point essentiel concernant l’efficacité et la commodité. Des qualités comme la patience, la tolérance et la créativité ne se développent réellement que lorsqu’on est confronté à l’inconfort et à l’inefficacité. Nous pouvons tous devenir plus solides en traversant la difficulté, mais seulement s’il existe aussi, dans cette exigence, des espaces de soutien et de récupération. Les familles avec lesquelles je travaille en sont un exemple frappant.

Ce sont parmi les personnes les plus remarquables que je connaisse, parce qu’elles avancent dans des systèmes peu adaptés tout en accompagnant des enfants qui expriment souvent leur détresse de manière difficile. Elles ne se perçoivent pas toujours comme patientes ou créatives, mais moi, je le vois dans leur compassion les unes envers les autres et dans leurs efforts inlassables pour aider leurs enfants.

Comment pouvons-nous encourager les systèmes et les professionnel·les à remettre en question leurs paramètres et à mieux tolérer ce qui échappe à l’efficacité? Pouvons-nous les aider à voir que la créativité et la patience nécessaires pour répondre aux besoins complexes peuvent, au fond, améliorer les services pour tout le monde? Existe-t-il une façon de réduire le blâme envers les situations inhabituelles ou complexes, en reconnaissant que les réponses rigides proviennent souvent du stress que provoque le changement?

Les personnes et les familles qui passent entre les mailles du filet représentent aussi une occasion perdue : celle de vraiment voir les individus. C’est aussi une occasion manquée d’innover et d’apprendre à partir de cette innovation. D’une certaine manière, cela nous fait reculer, car lorsque nous faisons les choses simplement parce que « c’est comme ça que ça se fait », nous avons tendance à ignorer les nouvelles informations et les possibilités de croissance. Ironiquement, devenir plus fort — donc, à terme, plus efficace — passe souvent d’abord par la capacité à faire face à un problème qui ne rentre pas dans le moule, puis à chercher ensemble des solutions créatives.

Reconnaître les “cas atypiques” dans nos systèmes et essayer réellement de les servir peut devenir une source de force, d’élan et d’inspiration pour la recherche, la créativité, et pour redonner souffle et sagesse aux systèmes comme aux équipes qui soutiennent les enfants et les familles les plus complexes.

Ce sont là de grands objectifs. Mais nous pouvons peut-être commencer plus simplement, en revisitant nos réactions personnelles à l’inconfort. Lorsque la frustration monte, prenons une respiration et demandons-nous quel est le prix réel de notre priorité donnée à l’efficacité : des personnes et des systèmes impatients, rigides et intolérants. Et si, au lieu de cela, nous apprenions à accueillir avec gratitude les moments où tout ne se déroule pas parfaitement? L’inconfort est peut-être, au fond, l’enseignant dont nous avons besoin.

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