Blogue série APFEA : Épisode 3

Par Tanya Eichler

“Il faut tout un village” : repenser l’importance accordée à la famille nucléaire

L’APFEA désigne l’agression envers la famille et les personnes proches aidantes durant l’enfance et l’adolescence.

Beaucoup d’entre nous connaissent l’expression : « Il faut un village pour élever un enfant. »

On oublie souvent qu’elle vient d’un proverbe nigérian, tant elle a été reprise dans différents contextes. Pourtant, dans le monde occidental eurocentré, où l’individualisme et le modèle de la famille nucléaire traditionnelle sont souvent idéalisés, nous semblons nous éloigner de plus en plus de ce village de soutien pour nous rapprocher de l’isolement.

De récents articles de CBC ont montré que de nombreux parents perdent peu à peu le réseau de soutien qu’ils avaient autrefois. Pour celles et ceux qui élèvent un enfant ayant des besoins particuliers, cet isolement peut devenir encore plus profond, surtout lorsque cet enfant exprime sa frustration ou sa dérégulation par des comportements agressifs. Et cet isolement peut devenir dangereux.

Lorsque nous avons commencé à reconnaître l’APFEA grâce au Consortium national canadien, l’Amérique du Nord commençait à peine à prendre conscience de la fréquence de l’agression durant l’enfance. Ce manque de reconnaissance s’explique en grande partie par la honte, le blâme et l’incompréhension qui entourent les causes profondes de l’APFEA.

Imaginez être le parent d’un enfant ou d’un adolescent qui manifeste une agressivité extrême envers vous, envers ses frères et sœurs ou envers d’autres personnes. Que ressentiriez-vous à l’idée de nommer cette réalité? Et quel genre de réactions attendriez-vous de vos proches, de votre famille ou de vos systèmes de soutien? Qu’espéreriez-vous recevoir?

Comme thérapeute formée à favoriser les liens d’attachement au sein de la famille nucléaire — en m’appuyant notamment sur la théorie de l’attachement de Bowlby et sur l’approche thérapeutique de Dan Hughes — j’ai vu à quel point on conseille souvent aux familles adoptives de s’isoler au début de l’adoption afin de favoriser l’attachement. Une mère adoptive très sage avait d’ailleurs qualifié cela d’« attachement par le trauma ». Pour être claire, les familles que j’accompagne dans les situations d’APFEA sont principalement des familles adoptives ou des personnes proches aidantes qui prennent soin d’enfants retirés à leurs parents de naissance en raison de négligence ou de mauvais traitements. Cela dit, l’APFEA ne se limite pas à cette population et peut toucher toutes sortes de familles.

Deux grandes limites ressortent souvent de cette vision plus traditionnelle. D’abord, de nombreux enfants ayant vécu un traumatisme d’attachement perçoivent les adultes comme des figures menaçantes et peu dignes de confiance. Avec le bon soutien et une thérapie adaptée, certains peuvent apprendre à faire confiance à certains adultes. Ensuite, et c’est tout aussi important, les adultes qui prennent soin de ces enfants ont eux aussi besoin d’un soutien considérable pour composer avec les comportements intenses souvent associés aux traumatismes d’attachement. Tous les parents que je rencontre veulent faire de leur mieux, mais chacun apporte aussi ses propres déclencheurs dans l’expérience d’élever un enfant aux besoins complexes. Deux menaces universelles reviennent alors très souvent : la peur de subir un préjudice ou d’en voir un membre de sa famille en subir un — ce qui est au cœur même de l’APFEA — et la peur de l’isolement, c’est-à-dire l’absence d’une communauté sécurisante.

Dans une société qui valorise fortement l’indépendance, et après l’isolement ainsi que le traumatisme collectif provoqués par la COVID-19, beaucoup de parents peinent à tenir le coup. Ils essaient de comprendre leurs enfants, d’adopter une posture parentale thérapeutique, de soutenir la fratrie, de gérer leur travail et leurs autres relations — tout cela en se sentant souvent dépassés et inadéquats. Ironiquement, ces personnes proches aidantes doivent souvent en faire davantage que bien d’autres parents, tout en ayant peur de parler de ce qu’elles vivent, en raison de conseils maladroits, de jugements ou de honte déjà rencontrés de la part de la famille, des ami·es ou des organismes. Lorsqu’elles parviennent enfin à entrer en lien avec d’autres personnes vivant des réalités semblables, ou avec des professionnel·les véritablement soutenants, elles sont souvent frappées par le soulagement immense que procure le simple fait d’être comprises.

L’idée selon laquelle une ou deux personnes seulement pourraient à elles seules comprendre entièrement les besoins d’enfants complexes, naviguer dans des systèmes difficiles, supporter le jugement, apprendre et intégrer de nouvelles normes culturelles ou pratiques, tout en régulant leurs propres peurs pour offrir un cadre émotionnel sécurisant, est tout simplement irréaliste. Pourtant, c’est exactement la pression qui repose sur les personnes proches aidantes en adoption ou en proximité.

Essayons maintenant de nous placer du point de vue de l’enfant. Les adultes qui étaient censés lui apprendre la sécurité et la confiance ont parfois été, au contraire, des sources de peur et de danger. Cette histoire précoce peut ancrer très profondément l’idée que les adultes ne sont pas dignes de confiance.

Dans ce contexte, certains enfants développent instinctivement une logique de survie : « je dois obtenir ce dont j’ai besoin par tous les moyens possibles ». Pour certains, des incapacités apparues dès la vie intra-utérine compliquent encore davantage la possibilité d’exprimer leurs besoins. Imaginez ensuite ces enfants passer d’une famille d’accueil à une autre, chaque transition impliquant de nouveaux adultes et de nouvelles règles : une expérience extrêmement déstabilisante.

Lorsqu’ils arrivent dans une famille adoptive remplie d’espoir et de bonnes intentions, ces enfants ont souvent du mal à faire confiance à leurs nouvelles personnes proches aidantes. Même si le passage vers cette nouvelle famille a été souhaité ou bien accueilli, ils ne possèdent pas encore les repères internes qui leur permettraient de reconnaître un environnement sécuritaire. Dans un contexte où l’on s’attend souvent à un attachement immédiat et très intense, il n’est pas étonnant qu’ils se sentent submergés par cette pression à entrer rapidement en relation.

En général, les parents font de leur mieux pour offrir sécurité et soin. Mais les enfants traumatisés ne sont pas toujours capables de reconnaître ce langage de la sécurité. Dans leur besoin urgent et dominant de contrôler leur environnement, ils peuvent réagir par l’agressivité. Ces comportements laissent alors les parents confus, rejetés, honteux — ce qui vient renforcer chez l’enfant l’idée que les adultes ne sont pas fiables. Avec le temps, ce cercle peut se consolider, l’agressivité augmenter, et l’isolement devenir encore plus profond.

Ce que nous apprenons dans notre Programme de soutien aux familles de l’APFEA, c’est qu’il faut déplacer notre regard : ne plus faire reposer tout le poids sur la famille nucléaire, mais plutôt travailler à bâtir un réseau de soutien plus solide — un véritable village. Ce village peut prendre plusieurs formes : soutien professionnel, famille élargie, ressources communautaires, et bien d’autres. Les parents comme les enfants ont besoin de pauses face à l’intensité des rôles d’attachement. Cela peut passer par des services de répit, du gardiennage, des programmes de grands frères/grandes sœurs, du scoutisme, ou encore par des solutions créatives comme une forme de coparentalité soutenue par une autre famille, des proches aidants supplémentaires ou un organisme. Dans de nombreuses cultures et dans plusieurs pays, ces façons plus collectives de prendre soin des enfants existent depuis des siècles, avec des effets positifs bien documentés pour les enfants comme pour les familles.

Tous les enfants bénéficient d’un réseau de soutien diversifié, et cela mène à de meilleurs résultats. Les personnes proches aidantes, elles aussi, ont désespérément besoin de confiance et de compréhension. Si elles ne vont pas bien, les chances qu’un enfant puisse guérir et se développer sainement diminuent considérablement. Comme société, nous devons nous éloigner de l’idée que la famille nucléaire suffit à elle seule, et réapprendre à faire communauté.

Je suis fière de travailler dans un organisme qui reconnaît la force du soutien entre pairs pour répondre à la complexité de l’adoption et de la proximité. J’imagine un avenir où nous serons tous davantage portés à nous tourner vers nos voisins, nos proches et nos communautés — à la fois pour offrir du soutien et pour en recevoir.

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