Blogue série APFEA : Épisode 2

Par Tanya Eichler

Les répercussions du COVID

L’APFEA désigne l’agression envers la famille et les personnes proches aidantes durant l’enfance et l’adolescence.

En plus de deux ans d’existence du Programme de soutien aux familles de l’APFEA, j’ai relevé, dans mon rôle de responsable clinique, une quinzaine à une vingtaine de thèmes et de schémas récurrents. Certains sont plus urgents, d’autres plus structurels. Parmi eux, comprendre ce qui se joue dans l’après-COVID est sans doute l’élément le plus fondamental.

Je me souviens qu’au cœur de la pandémie, des personnes me parlaient d’un stress intense, sans réussir à comprendre d’où il venait. J’ai l’impression que, puisque le monde entier traversait la même chose, nous avons tous minimisé le stress que nous vivions.

Aujourd’hui, plusieurs années après les confinements, je crois que nous continuons encore à sous-estimer l’effet que la COVID a eu sur nous, individuellement et collectivement. Pour les familles touchées par l’APFEA, cet impact demeure majeur.

Imaginez la COVID comme un immense séisme qui a secoué la planète entière. Nous en sommes encore à déblayer les décombres et nous n’avons pas véritablement commencé à nous rétablir. Pour les familles vivant l’APFEA, la perte de services et de soutien pendant la pandémie a été immense. Si, en général, on dit qu’il faut tout un village pour soutenir une famille, ces familles-là ont besoin d’un village encore plus grand — un village qu’elles n’ont que rarement — et, bien souvent, elles ont presque tout perdu. On nous a appris à craindre la proximité avec les autres. Nos enfants ont perdu des occasions essentielles de développement social, faute de pouvoir vivre des expériences saines avec leurs pairs à l’école. Des heures de thérapie, des activités sportives, des visites avec la famille élargie, des routines, des soins médicaux et des possibilités d’évaluation ont disparu.

À la place, beaucoup de familles ont vécu une augmentation du trauma relationnel à la maison, dans un contexte où l’intensité du stress se traduisait souvent par des comportements dangereux.

Ce n’est pas un hasard si le Consortium national sur l’APFEA a constaté une hausse marquée de l’intensité des expériences familiales pendant la pandémie. Nous croyons que l’APFEA a toujours existé, mais souvent dans le silence. La pression relationnelle extrême vécue pendant la COVID a amplifié cette réalité, sans qu’il y ait de véritables soutiens pour y répondre. Quand les personnes vivent du stress, elles cherchent à se protéger, se replient hors de la relation et interprètent souvent plus négativement les comportements et les intentions des autres. Le stress diffus et constant de la pandémie a ainsi profondément fragilisé de nombreuses relations dans nos vies.

Lorsque la société a recommencé à s’ouvrir, nous espérions tous un retour à la normale. Mais le séisme social, émotionnel et financier avait bel et bien eu lieu. De là où je me trouve, en travaillant auprès de familles et de différents systèmes à travers l’Ontario, j’ai la conviction que nous sommes encore loin d’un véritable retour à la normale et que nous demeurons fortement ébranlés par l’après-COVID.

Les enseignant·es et les écoles sont épuisés, et cette fatigue les rend souvent plus réactifs. Plusieurs des services sur lesquels les familles comptaient avant la pandémie ne sont jamais revenus. Les services de répit sont extrêmement difficiles à trouver. Les services en santé mentale débordent. Les services médicaux restent rares et répondent rarement à la complexité des besoins des enfants et des familles que nous accompagnons. Les services de protection de l’enfance sont eux aussi tellement sollicités qu’ils fonctionnent en mode survie. Or, que ce soit comme individus ou comme systèmes, lorsque nous sommes en mode survie, nous devenons plus rigides, plus défensifs, et moins capables de créativité ou d’aide véritable.

Bien sûr, il existe des exceptions dans chacun de ces systèmes, et ce texte n’a pas pour but de dénigrer qui que ce soit. J’espère plutôt que nous pourrons reconnaître collectivement que nous ne sommes pas encore réellement dans une phase de rétablissement post-COVID. Cela rend la situation encore plus difficile, parce que les familles et les enfants que je rencontre sont souvent au bord de l’effondrement et ont désespérément besoin d’aide efficace maintenant — une aide qui, trop souvent, n’existe pas. Et quand on se sent impuissant, il est naturel de chercher quelqu’un à blâmer.

J’aimerais plutôt nous inviter à prendre une grande respiration collective et à faire preuve de bienveillance envers nous-mêmes et les autres. Nous n’allons pas encore bien. Comme prestataires de services, nous avons besoin de ralentir et d’écouter les difficultés vécues par les parents et les personnes proches aidantes. Nous devons aussi prendre soin de nous-mêmes afin de demeurer créatifs et capables de mobiliser des ressources en période de rareté. La collaboration, tout comme la capacité à s’appuyer sur les forces des autres, est essentielle, car aucun système à lui seul ne peut répondre à l’ensemble des besoins que nous constatons.

Il y a tout de même de l’espoir. J’ai vu de belles avancées lorsque des personnes ont accepté d’essayer de nouvelles approches, et je crois que notre Programme de soutien aux familles de l’APFEA apprend beaucoup sur de meilleures façons d’accompagner les familles touchées par cette réalité. Pendant que nous poursuivons ce lent processus de rétablissement après la pandémie, la bienveillance et la compréhension demeurent essentielles.

Si vous êtes une professionnelle ou un professionnel qui accompagne des familles touchées par l’APFEA, prenez soin de vous. Soyez attentif aux moments où vous pourriez résister à la collaboration ou à de nouvelles idées — cette résistance peut simplement être le signe d’un trop-plein. La créativité prend racine dans des environnements soutenants et collaboratifs.

Et si vous êtes une personne proche aidante, sachez que vos difficultés sont bien réelles, surtout lorsque votre maison ne semble plus être un lieu sécuritaire et que les services de soutien sont limités. Si vous avez dans votre entourage une personne professionnelle ou une personne de soutien par les pairs qui comprend votre réalité, invitez-la à participer aux rencontres pour vous aider à défendre vos besoins et à envisager des solutions créatives. Passez du temps avec des personnes qui comprennent ce que vous vivez, parce que l’isolement alimente le stress et l’APFEA. Vous n’êtes pas seul·e, et vous méritez d’être vu·e, entendu·e et validé·e.

Nous ne pouvons pas faire face à l’APFEA dans l’isolement. Mais en rebâtissant les liens et le sens de la communauté mis à mal pendant la COVID, nous pouvons avancer vers un avenir plus sain.

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